— Relève-toi, avait lancé Étienne Delmas d’une voix basse et menaçante. Ne rends pas ça encore plus laid.
Plus laid. Comme si la laideur n’était pas dans sa main, mais dans son refus.
Camille s’était redressée à moitié, une douleur fulgurante irradiant dans sa mâchoire et ses côtes. Ses doigts glissèrent sur la nappe tachée de champagne. Son père s’approcha, impeccable dans son smoking noir, ce visage d’industriel respecté que les magazines économiques adoraient photographier, et il la saisit par le col comme on reprend un enfant désobéissant.
— Tu signeras les papiers ce soir, avait-il soufflé entre ses dents. Cette maison ne t’a jamais vraiment appartenu.
Camille l’avait regardé droit dans les yeux malgré le vertige.
— Si. C’est justement pour ça que je décide.
Elle avait vu l’incompréhension pure traverser le visage de son père. Depuis 34 ans, elle négociait, temporisait, amortissait les chocs. Depuis l’enfance, elle connaissait son rôle : la fille brillante, raisonnable, utile, celle qui réussissait mais ne devait jamais briller plus que l’image familiale, celle qui réparait les dégâts sans faire de bruit. Et pour la 1re fois, elle sortait du texte.
Il lui avait tendu, ou plutôt jeté, le dossier relié de rubans crème préparé dans l’après-midi par le notaire de famille. Une donation déguisée, bourrée de clauses, ficelée comme un geste d’amour. Camille avait ouvert la chemise, regardé 1 seconde les pages qui transformaient sa décennie de labeur en offrande obligatoire, puis les avait laissées tomber au sol.
— Non.
Le mot n’avait pas été crié. Il était tombé dans la salle avec un poids si net que certains invités avaient baissé les yeux.
Alors Étienne Delmas l’avait frappée une 2e fois.