Quand son père lui fracassa la lèvre devant 200 invités en smoking et robes longues, au beau milieu du dîner de fiançailles de sa sœur, ce ne fut pas le coup qui fit le plus mal à Camille, mais le silence immédiat qui suivit, ce vide glacé dans la salle de réception du château loué près d’Annecy, ce quatuor à cordes qui s’interrompit sur une note tremblante, ces verres suspendus en l’air, ces regards avides qui se tournèrent vers elle comme si son humiliation faisait partie du programme de la soirée. Son corps heurta l’angle d’une table nappée de blanc, une cascade de flûtes à champagne explosa sur le parquet, et pendant 1 seconde, alors qu’un filet de sang coulait déjà le long de son menton, Camille comprit que personne n’allait venir la relever. Pas parce qu’ils n’avaient rien vu. Parce qu’ils avaient tous très bien compris ce qui se jouait.
Au centre de la salle, sous les guirlandes de lumière et les compositions de pivoines blanches, sa sœur Elena était figée dans sa robe ivoire, une main crispée sur son verre, le visage tendu. Elle n’avait pas l’air horrifiée. Elle avait l’air contrariée. Comme si la scène avait dérapé un peu trop tôt, un peu trop fort, mais pas au point de remettre en cause ce qu’ils étaient tous venus obtenir de Camille ce soir-là : la maison au bord du lac.
La villa d’Yvoire, 2 millions d’euros de pierre claire, de baies vitrées et de terrasse plongeant vers l’eau, achetée après 10 ans de travail, de nuits blisées à Paris dans la finance immobilière, de primes économisées quand les autres partaient aux Maldives, de week-ends sacrifiés, de promotions gagnées sans piston, sans héritage, sans faveur. Sa maison. Celle qu’elle avait choisie seule, signée seule, payée seule. Et que son père venait d’annoncer, devant tout le monde, comme le cadeau de mariage de sa cadette.