Le plan 2026 n’avait pas engagé un recentrage aussi explicite. Il cherchait à accélérer la performance omnicanale sur l’ensemble du périmètre. Carrefour 2030 acte un changement de logique : concentrer les ressources là où le groupe détient un leadership solide et un potentiel de création de valeur élevé. En parallèle, Carrefour accélère l’expansion internationale en franchise, avec un objectif de présence dans 60 pays d’ici 2030 et 22 pays en Afrique. Cette croissance « asset light » vise à étendre l’empreinte géographique sans mobiliser massivement de capital.
La compétitivité prix comme discipline annuelle
Deuxième pilier structurant : le prix. Pour la première fois, Alexandre Bompard s’engage « à améliorer chaque année la compétitivité prix en France sur toute la durée du plan ». L’indicateur retenu, le Distriprix Net de Nielsen, intègre prix, promotions et fidélité afin de refléter le ticket réel. L’écart actuel avec E.Leclerc est situé entre 3,5 % et 4 %. Dans le plan 2026, la compétitivité était un levier central, mais sans engagement annuel formalisé. En 2030, le prix devient une norme permanente. Dans un marché français désormais consolidé, la conquête de parts de marché repose d’abord sur la constance.
Carrefour affiche explicitement un objectif de 25 % de part de marché en France et 20 % au Brésil d’ici 2030. C’est la première fois qu’un objectif chiffré de conquête est aussi clairement formulé.
Le frais comme champ de bataille commercial
Carrefour place le frais au cœur de son offensive. Les objectifs 2030 sont précis. Le taux de pénétration des fruits et légumes doit atteindre 50 %, contre 41 % en 2025. Un panier sur deux devra contenir des fruits et légumes. En France, 20 % du chiffre d’affaires frais devra provenir des solutions repas. Au Brésil, 150 magasins Atacadão supplémentaires seront dotés de stands frais traditionnels, portant la couverture à 80 % du parc.
200 corners fruits et légumes seront opérés avec le Groupe Blachère. Le concept Match évoluera vers une offre composée à 80 % de frais contre 45 % aujourd’hui. 8 000 collaborateurs des métiers de bouche seront formés chaque année. Le plan 2026 mettait l’accent sur la réduction d’assortiment et la rationalisation des catégories. Carrefour 2030 adopte une logique plus différenciante : renforcer la fréquence, valoriser l’expertise métier et occuper le terrain du spécialiste.
Marques propres : continuité et montée en crédibilité
Les marques propres restent un pilier stratégique. Elles représentent près de 40 % du chiffre d’affaires alimentaire et devront croître 1,5 fois plus vite que les marques nationales. 4 000 innovations seront lancées chaque année. Le groupe annonce vouloir mentionner explicitement l’absence d’ingrédients ultra-transformés sur ses marques propres. Le plan 2026 visait la massification des MDD. Carrefour 2030 cherche à en renforcer la crédibilité qualitative et sanitaire.
Le plan repose sur un pilier de productivité important. Carrefour vise un milliard d’euros d’économies annuelles d’ici 2030. Les leviers sont identifiés : massification des achats via l’alliance Concordis, simplification des fonctions centrales et gains liés à l’intelligence artificielle. La réduction des coûts en 2026 passait largement par la rationalisation d’assortiment et des structures. En 2030, l’effort repose davantage sur l’optimisation technologique et la transformation des processus.
L’intelligence artificielle : levier stratégique… et pari opérationnel
C’est probablement la dimension la plus structurante et la plus risquée du plan 2030. Carrefour déploie à grande échelle la plateforme Vusion dans ses hypermarchés et supermarchés français. Rails connectés, caméras, étiquettes électroniques et vision par ordinateur doivent permettre une réduction de 20 % des ruptures, une meilleure conformité prix et une optimisation du picking e-commerce grâce au pick-to-light. L’investissement dépasse 150 millions d’euros sur la durée du plan.
En parallèle, 250 000 collaborateurs sont équipés de Gemini. Une IA Factory est mise en place pour coordonner les usages. Carrefour rejoint également le protocole Universal Commerce de Google afin de se positionner sur le commerce agentique. La différence avec le plan 2026 est nette. Là où le précédent plan parlait digital, omnicanal et data comme leviers de croissance, Carrefour 2030 fait de l’intelligence artificielle un moteur direct de productivité et de performance magasin. Les économies attendues : un milliard d’euros par an d’ici 2030 reposent en partie sur ces gains opérationnels. C’est là que se situe la tension stratégique. Les bénéfices théoriques sont connus : réduction des ruptures, optimisation des implantations, automatisation du suivi prix, meilleure gestion des flux. Mais le déploiement à grande échelle d’un magasin « augmenté » suppose une exécution irréprochable, une adoption réelle par les équipes et une capacité à transformer la donnée en décisions opérationnelles rapides.
L’exemple de Walmart, souvent cité, montre que le potentiel existe. Mais il suppose des investissements lourds, une culture data avancée et une discipline d’exécution continue. Pour Carrefour, l’enjeu ne sera pas tant de déployer la technologie que de la rendre structurellement performante dans des réseaux hétérogènes, parfois franchisés, et dans un contexte de pression permanente sur les coûts. Autrement dit, une partie significative de la trajectoire 2030 repose sur des gains d’efficacité qui restent à démontrer à pleine échelle. La technologie n’est plus un support de croissance, elle devient un pilier du modèle économique. Un changement profond.