Je suis rentrée chez mes parents avec le sourire, impatiente de leur faire une surprise. Mais à l’instant où j’ai franchi la porte de leur maison à Saint-Cloud, je les ai trouvés étendus au sol, immobiles et inconscients. À l’hôpital, les médecins ont lâché 1 mot qui a fait basculer ma vie : empoisonnés.

— Une tisane ? répéta Camille, blanche de stupeur.

— Il fallait une dose propre, dit-il. Le sucre, c’était simple. Ta mère a compris trop vite. Elle a voulu jouer les héroïnes.

— Posez ce couteau, ordonna Rios.

Adrien gardait les yeux sur Camille.

— Tu aurais dû me laisser faire. On aurait eu une belle vie. Au moins pour un temps.

Il y avait dans cette phrase quelque chose de plus obscène qu’une menace. Comme s’il parlait encore d’un projet commun. Comme si tuer ses parents n’était qu’un désaccord conjugal.

Rios fit un pas de côté, un autre officier contourna discrètement l’îlot central. Adrien le vit trop tard. Il se retourna, leva le couteau, et Rios saisit son poignet avec une précision brutale. L’arme tomba sur le carrelage dans un bruit sec. 2 hommes le plaquèrent au sol. Il se débattit, hurla, injuria, cracha des mots qui n’avaient plus rien du mari attentionné qui apportait des fleurs le vendredi soir et demandait aux serveurs des nouvelles de leur journée. Quand les menottes claquèrent enfin, il tourna la tête vers Camille.

— Tu crois que ça s’arrête là, murmura-t-il. Tu n’as aucune idée de qui j’étais avant toi.

Au commissariat, la capitaine Rios lui montra le début du dossier reconstitué. Adrien Lemaire n’était qu’un nom parmi d’autres. Il y avait eu 3 identités en 8 ans, 2 régions, des emplois flous, des compagnes dont les ruptures avaient laissé des comptes vidés, des déménagements précipités, 1 plainte classée faute de preuves, 1 veuve trop honteuse pour témoigner. Chaque fois, il s’était greffé à une femme stable, à une famille installée, à un patrimoine. Chaque fois, il avait disparu avant que l’image se fissure complètement.

Quand Camille retourna à l’hôpital, sa mère était réveillée. Faible, amaigrie, les lèvres gercées, mais vivante. En la voyant entrer, Françoise fondit en larmes silencieuses. Camille se pencha sur elle avec une prudence de porcelaine. Elles restèrent longtemps front contre front, sans parler. Plus tard dans la nuit, son père ouvrit les yeux à son tour. Il essaya de lever la main vers le visage de sa fille comme lorsqu’elle avait 6 ans et qu’elle venait se réfugier dans leur lit après un cauchemar.

Les jours suivants furent un mélange de dépositions, de fatigue, de rage et de soulagement. Quand Françoise eut assez de force pour parler plus longtemps, elle raconta. Elle et son mari avaient commencé à se méfier après plusieurs incohérences dans les récits d’Adrien. Ils avaient demandé discrètement à un ami notaire de vérifier certaines informations. Adrien l’avait compris. Il était revenu 2 fois seul à la maison sous des prétextes absurdes. La 2e fois, Françoise l’avait surpris fouillant dans le bureau. Il avait alors cessé de sourire. Il lui avait parlé très près du visage, avec douceur, justement, cette douceur qui écrase davantage qu’un cri.

— Il m’a dit que Camille était heureuse, murmura Françoise. Que certaines vérités détruisent les femmes enceintes. Que si je tenais à toi, je devais arrêter de jouer avec ce que je ne comprenais pas.

Camille sentit le sang quitter son visage.